Préface

Quand nous avons appréhendé pour la première fois les rigueurs de la Terre de Baffin, nous n’avions qu’une très vague idée de ce qu’avait été la quête du passage du Nord-Ouest, comme de l’expédition de sir John Franklin. Faut-il préciser que l’existence même de Joseph-René Bellot nous était parfaitement inconnue !

Après une randonnée en autonomie sur l’île Bathurst au nord-ouest de Resolute Bay, dont les aspects sauvages et isolés nous avaient séduits, nous nous sommes mis à la recherche d’un autre lieu qui présenterait les mêmes attraits. Le conseil d’un ami nous interpella : l’île Beechey, site historique essentiel de l’Arctique canadien, porteur du mythe de la disparition de l’expédition Franklin de 1845, et toujours générateur d’interrogations et de non-dits. Nous ne pouvions alors imaginer ce que cette destination allait signifier en voyages et en années de recherches !

L’été suivant, nous installions notre tente pour trois semaines sur la côte nord de l’île Beechey. Sous nos yeux la baie de l’Erebus et du Terror, abri apprécié des navigateurs polaires ; face à nous la silhouette verticale et massive du cap Riley ; tout autour un paysage magnifique de pierres aux couleurs alliant les jaunes clairs aux ocres les plus foncées. Si le décor sauvage avait tout pour nous impressionner, le « mythe Franklin » allait tout de suite nous absorber :  à quelques pas, des stèles de bois blanchies par l’érosion, portant chacune une plaque de bronze gravée, attiraient les regards : qui étaient ces morts en cette terre si lointaine qu’aucune famille n’avait récupérés ? Quels drames cachait l’île Beechey ?

Tombes sur l'île Beechey Collection privée
 
 
 
 
  
 
 
 
 
 
 
 Les premiers morts de l'expédition Franklin
 
 
Ces planches tumulaires rappellent que sur l’île Beechey sont enterrés les trois premiers morts de l’expédition Franklin, la plus importante que l’Angleterre ait lancée à la recherche d’une voie navigable reliant les océans Atlantique et Pacifique. Une exploration qui avait commencé trois siècles plus tôt, pour laquelle tant d’hommes avaient souffert ou avaient disparu. La possibilité de raccourcir notablement la navigation vers l’Inde et la Chine était considérée par la Royal Navy comme une nécessité vitale pour les intérêts économiques et militaires de la Grande-Bretagne qui n’aurait pas admis qu’un autre pays puisse la devancer. En 1845, l’expédition Franklin réunissait les meilleurs officiers, les marins les plus expérimentés, deux navires des plus sûrs et des mieux équipés : l’Erebus et le Terror ! Son commandement avait été confié à un chef prestigieux. Le dessous des cartes s’avèrera plus complexe !

Après trois années sans nouvelles, l’Amirauté lança plusieurs expéditions de recherche. Des marins payèrent de leur vie ces tentatives, le mémorial Franklin de l’île Beechey témoigne de ces douloureux épisodes. Parallèlement, l’épouse de Franklin, lady Jane, affréta plusieurs navires pour son propre compte. C’est grâce à sa ténacité exceptionnelle que, quatorze ans plus tard, en 1859, le capitaine M’Clintock, à bord du Fox, mit un point final aux interrogations : Franklin et les 128 hommes qui l’accompagnaient étaient tous morts. La plupart des corps ne purent être identifiés, celui de Franklin n’a jamais été retrouvé, les navires s’étaient comme désintégrés !

Mais auparavant, en 1854, un médecin originaire des îles Orcades au nord de l’Ecosse, John Rae, travaillant pour le compte de la Compagnie de la baie d’Hudson, avait ramené des informations angoissantes sur les disparus, et annoncé la catastrophe. Il avait surtout rapporté les récits des Inuit qui affirmaient que des hommes blancs avaient été vus errant et que les survivants avaient pratiqué l’anthropophagie. Ces nouvelles avaient fait évidemment scandale, et avaient été vite réfutées. Comment pouvait-on croire des propos émis par des "sauvages" ? La polémique alimente toujours certaines conversations. Mais nier l’évidence ne pouvait faire ignorer le constat ! Quelles étaient les raisons d’un aussi retentissant échec ? Parmi toutes celles qui seront émises, la plus inattendue tiendra au tracé d’une carte, dessinée quinze ans plus tôt par l’explorateur John Ross, qui allait révéler une tragique inexactitude ! On ne corrige pas le cours du destin, encore moins celui des héros. Finalement, la Royal Navy, en accordant à John Franklin, à ses officiers et équipages, le mérite d’avoir découvert le passage du Nord-Ouest, se l’appropriait, et excluait ainsi toute remise en cause officielle. Qui touchera à un mythe gravé dans le marbre de la raison d’Etat ?

Premier Mémorial Bellot Collection privée        Premier Mémorial Bellot sur l'île Beechey

A moins de vingt minutes à pied de notre campement, d'autres reliques nous attendaient : les restes d’un grand bâtiment de bois, la Northumberland House ; tout autour une quantité d’objets dispersés à même le sol, tonneaux écartelés, cercles de fer, boîtes de conserves vides... A proximité, un poteau de bois massif et deux plaques de marbre. La première évoque Franklin, ses officiers et les hommes d’équipages : elle est signée de lady Franklin. La seconde a été réalisée à la demande de John Barrow, chef du dépôt des cartes et plans de l’Amirauté, et fils de sir John Barrow, le grand ordonnateur de toutes les expéditions à la recherche du passage du Nord-Ouest : elle est à la mémoire de son ami français Joseph-René Bellot !

Ce livre raconte l’itinéraire et le destin de ce héros français oublié au travers de trois autres : sir John Ross, sir John Franklin, John Rae, acteurs de cette extraordinaire histoire.